Des projets aux systèmes : ce qui manque à l’écosystème des compétences au Canada

Le Canada a l’intention de construire : davantage de routes, de réseaux de transport, de logements et de grands projets d’infrastructure. Pour ce faire, nous avons besoin d’investissements coordonnés de la part des pouvoirs publics et des capitaux privés dans des domaines clés tels que la technologie, l’intelligence artificielle et les infrastructures, mais aussi dans les ressources humaines. Il existe hélas des lacunes importantes en matière de compétences et une pénurie de talents à travers le Canada, et nous ne disposons pas de la main-d’œuvre nécessaire pour réaliser nos ambitions nationales. Nous savons que le développement des compétences et la formation font partie des solutions, mais cela nécessitera également un travail de coordination fastidieux : actionner des leviers ici, aligner les acteurs là, tout en mettant l’accent sur les objectifs à long terme plutôt que sur les objectifs à court terme.
Au cours des sept dernières années, le Centre des Compétences futures a investi dans plus de 425 projets visant à stimuler la recherche et l’innovation dans les domaines du développement des compétences, des transitions professionnelles et des systèmes du marché du travail. Ce portefeuille nous offre un point de vue privilégié : non seulement sur les résultats obtenus par chaque projet, mais aussi sur la manière dont l’écosystème dans son ensemble tente de relever les défis du marché du travail au Canada.
Récemment, le Centre des Compétences futures en partenariat avec l’équipe de Behavioural Insights a analysé près de 900 propositions de projets soumises dans le cadre de plusieurs appels à financement à la fin de l’année 2024. Dans leur ensemble, ces propositions offrent un aperçu franc de la manière dont le secteur définit les problèmes, des solutions vers lesquelles il tend et des domaines dans lesquels le changement des systèmes est au point mort.
Trois modèles se distinguent.
Premièrement, les organismes de formation professionnelle accordent une grande importance à l’équité, à la technologie et aux lacunes en matière de compétences spécifiques à certains secteurs, en particulier dans des domaines tels que l’adoption de l’IA, l’économie verte, les soins de santé et les métiers spécialisés. Ces priorités reflètent celles des appels de financement lancés par le Centre des Compétences futures, qui reflètent les besoins réels et urgents à travers le Canada. Cependant, la plupart des propositions se sont tournées vers la technologie, en particulier l’IA, comme moyen de générer un impact. Qu’est-ce qui n’a pas été proposé? Trop peu d’organisations ont souhaité se pencher sur les pratiques de gestion ou comprendre quels types d’organisations sont les mieux placées pour générer un impact et des résultats.
Deuxièmement, nous avons constaté une tension entre l’ambition et la mise en œuvre. Les idées plus systémiques et transformatrices (nouveaux modèles d’évaluation des compétences, coordination sectorielle ou infrastructure du marché du travail) manquaient souvent de moyens réalistes pour être mises en œuvre à grande échelle ou maintenues au-delà de la période de financement. Par ailleurs, les projets conçus pour une mise en œuvre rapide avaient tendance à s’appuyer sur des modèles de programmes familiers, plus faciles à mettre en œuvre, mais peu susceptibles de modifier la dynamique du système. Cela est sans aucun doute lié aux conditions de nos appels à financement (projets d’une durée inférieure à un an), mais il y a également eu peu de propositions visant à financer une première étape vers une initiative à plus long terme. On a plutôt opté pour des solutions axées sur des activités progressives pouvant être réalisées dans les délais impartis pour le financement.
Ces conclusions soulignent un point aveugle crucial : un véritable changement nécessite un engagement. Cela demande du temps, de l’argent et un soutien structuré.
Nous le constatons clairement dans l’expérience du Centre des Compétences futures. Les projets qui présentent les preuves, l’influence et l’ampleur les plus solides ne sont pas toujours ceux qui sont passés rapidement de l’idée au projet pilote. En revanche, ceux qui ont pris racine ont systématiquement favorisé la réflexion, l’itération et l’adaptation. Le processus pilote n’a pas toujours été linéaire : il y a eu des échecs et des adaptations en cours de route, mais ces projets ont généralement été prêts à relever de grands défis et à prendre des risques en adoptant de nouvelles approches. Malheureusement, il y a tout simplement trop peu d’occasions dans l’écosystème des compétences au Canada pour bien y parvenir.
Nous avons également déterminé que les intermédiaires sont plus importants que jamais.
Les intermédiaires sont des courtiers honnêtes qui ont la confiance tant des acteurs du côté de l’offre (c’est-à-dire les prestataires de formation, les universités, les collèges, etc.) que des acteurs du côté de la demande (employeurs, syndicats, associations sectorielles). Les bons intermédiaires fournissent un soutien technique en matière d’évaluation, de conception, de recherche et de pratiques axées sur l’équité. Ils mobilisent des données probantes, mettent en relation les différents acteurs sectoriels et accompagnent les responsables de la mise en œuvre tout au long du processus, sans perdre de vue les objectifs généraux. Le système actuel privilégie malheureusement la mise en œuvre plutôt que la coordination, ce qui n’incite guère les intermédiaires à promouvoir le type de planification sectorielle et régionale de la main-d’œuvre que requièrent les projets nationaux du Canada.
Alors que le Canada fait face à une pression croissante pour bâtir plus rapidement et de manière plus équitable, nous avons besoin de stratégies à plus long terme et d’investissements dans les compétences et la formation, ainsi que d’un soutien accru aux intermédiaires qui accomplissent l’important travail de coordination des acteurs afin d’atteindre des objectifs communs. Les alliances pour la main-d’œuvre et le Fonds d’investissement sectoriel pour la main-d’œuvre d’Emploi et Développement social Canada constituent un bon début dans la bonne direction pour garantir que le Canada dispose des compétences adéquates, au bon endroit et au bon moment.
Les points de vue, les réflexions et les opinions exprimés ici sont ceux de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement le point de vue, la politique officielle ou la position du Centre des Compétences futures ou de l’un de ses membres du personnel ou des partenaires du consortium.